Rencontre avec Barthélémy Toguo – Partie 1

Barthélémy Toguo expose dans le monde entier, de l’Italie au Brésil en passant par les Etat Unis et la France. L’artiste mondialement reconnu revient pour Arts Design Africa sur son engagement pour démocratiser l’accès à l’art contemporain et son centre d’art Bandjoun Station. Retour sur une rencontre d’un artiste qui fourmille de projets.

 

Que diriez-vous, si vous deviez vous définir ? Qu’est ce qui vous caractérise le plus ?

Je suis juste quelqu’un qui essaye de rendre possible les attentes des gens après les avoir rencontrés, des habitants de zones de tensions, comme le Kosovo, à Lagos, à Auschwitz, au Rwanda ou dans les banlieues à Saint-Denis. J’ai toujours rêvé de donner la parole aux gens, aller vers eux et faire exister les choses par des projets concrets, sans passer par la violence. Je viens d’un continent qui est à la recherche de la démocratie, un continent sur lesquels les gens vivent dans l’absence totale de liberté et la meilleure tactique n’est pas de répondre par la violence comme mes ainées ont pu le faire, mais plutôt appeler ceux qui ont des compétences dans toutes les domaines pour les mettre au service des peuples qui souffrent, qui crient. Soit en prodiguant des conseils d’hygiène en tant que médecin, soit en mettant leurs compétences dans les domaines de la science, de l’éducation, de l’agriculture, du sport, de la culture et toujours au service des gens qui en ont besoin. La violence n’a jamais résolu quoique se soit, elle n’est pas la meilleure voie à mon avis pour atteindre le bonheur. Par contre en mettant la générosité au centre de notre vie, les bonnes choses plutôt que les mauvaises nous pouvons avancer. D’où l’appel à la générosité dans notre vie.

 

Il y a cinq ans, vous avez ouvert un centre d’art, autrement dit un musée, un espace de création et de résidence pour artistes près de Bafoussam, des grands noms de l’art contemporain y ont séjourné ou sont dans la collection. D’abord pour avoir choisi ce lieu ? Et pourquoi avoir intégré l’agriculture dans cette initiative ?

Mes parents sont originaires de Bandjoun. J’ai voulu installer un projet culturel ambitieux, sur un terrain familial où je suis sûr de n’avoir aucun problème. L’art classique africain, que les occidentaux nomment arts premiers est bien infusé dans cette région. Il m’a paru intéressant de faire un rapprochement entre l’art contemporain et l’art classique, qui a su garder cette tradition séculaire de l’art. C’était donc un choix géographique, culturel et artistique.

 

L’objectif était de créer un lieu différent par rapport a l’Occident, un centre d’art singulier. Il y a aussi le fait que je suis un grand passionné par la bonne nourriture. Pour bien faire de l’art, il faut bien manger. Il fallait créer une plantation pour montrer l’exemple d’une agriculture saine et dénoncer les termes des échanges entre le Nord et le Sud, qui sont fixés par l’occident. Les prix imposés sont trop bas pour les pays du Sud et les appauvrissent systématiquement. Il était important de dénoncer ces échanges déséquilibrés en plantant notre propre café, il fallait suivre toute la chaine, de la plantation à la vente : le dépulper le sécher, le torréfier, l’emballer avec un étui lithographié avec une œuvre d’art. Tout cela pour pouvoir fixer le prix de notre propre production. C’est nous agriculteurs qui fixons le prix et non par rapport à la pression du Nord.

Plantation de café – Bandjoun Station

En cinq avez-vous une évolution dans la démocratisation de l’art contemporain en Afrique notamment au Cameroun ? Vous parliez de ne pas laisser les œuvres dans les seuls musées occidentaux.

Le projet Bandjoun Station est un projet concret qui veut introduire dans la vie de la cité l’art contemporain. Nous voulions faire en sorte que les habitants s’accaparent ce lieu d’art par des ateliers, des workshops et même par un festival de musique nommé Gold Star.

L’architecture de ce bâtiment est très moderne, avec de grandes baies vitrées, des mosaïques de mon univers esthétique.

Bandjoun Station- Front view

Il peut sembler un lieu prestigieux pour les autres, pour une élite, pour les touristes. Il fallait trouver quelque chose pour les emmener dans le lieu. D’où le festival pour les jeunes où ils peuvent participer à des concerts, invités par des artistes confirmés. L’objectif est de faire venir les gens dans Bandjoun Station. S’appuyer sur les habitudes culturelles pour éviter le divorce entre les habitants et le milieu de l’art. Il faut associer à ce projet culturel, la pratique culturelle de la région. Nous voulons rentrer dans les vies des habitants, en organisant des fêtes de récoltes, où l’on cuisine et sert la nourriture gracieusement. Des fêtes de naissance, de mariage y sont aussi célébrés. Les funérailles sont un passage important dans la culture africaine, elles sont longuement fêtées, vu qu’il s’agit du dernier au revoir au défunt. Il y a un côté festif avec la nourriture et les cocktails et ici les gens aiment bien manger.

Pour ramener le public, nous organisons des ateliers pour les jeunes, les enfants et les lycéens (2 lycées se situent autour de Bandjoun). Ce sont des ateliers de création, à la fin de la visite de l’exposition, nous donnons un sujet aux enfants, pour qu’ils puissent s’exprimer.

 

Quelle est la plus grande difficulté en tant qu’artiste ? (Vous exposez partout dans le monde, puisiez-vous une partie de votre inspiration dans ces voyages ?)

Le voyage nourrit mon travail, je découvre toujours et encore des choses que je ne connais pas. C’est une envie que j’ai eue depuis jeune, en terminant le lycée. Je suis passé par la Côte d’Ivoire pour découvrir l’enseignement classique, à Grenoble pour l’art contemporain, et en Allemagne. Découvrir me permet d’apprendre. C’est une source principale de mon inspiration. Une forme d’exil perpétuelle, qui est une source intarissable d’idée.

 

Vous avez rencontré le président François Hollande lors de votre exposition au musée Beaubourg pour le prix Marcel Duchamp. Quel message avez-vous pu lui transmettre ?

Nous nous étions déjà rencontrés à la Cité de l’immigration pour mon travail sur l’exil. Sur la problématique de la difficulté de certaines populations à se déplacer, à se mouvoir. Mon œuvre Climbing down était un reflet, comme dans un miroir, de la situation que rencontre beaucoup d’émigrés, quand ils arrivent à une destination qu’ils pensaient être un eldorado. Ils se retrouvent dans une situation de proximité, je l’ai vu dans les foyers maliens.

Ici, pour le prix Marcel Duchamp, il découvrait un autre volet de mon travail. Je lui ai parlé de mon intérêt pour célébrer en tant qu’artiste, la recherche de l’institut Pasteur, qui se bat sans relâche. François Hollande voulait en savoir plus sur mon travail, sur cette dimension universelle. Le Sida est un fléau qui menace le monde et particulièrement l’Afrique, de même qu’Ebola.

Vaincre le virus ! Barthélémy Toguo

« Vaincre le Virus ! » est une installation, qui célèbre la recherche intense menée pour combattre deux fléaux, deux virus qui menacent actuellement l’Afrique et le monde entier : le Sida et Ebola. Il faut avant tout rendre hommage aux scientifiques qui s’y consacrent. Dans un premier temps, je souhaite effectuer un séjour dans les laboratoires de recherche de l’Institut Pasteur et leur relais de Dakar afin de rencontrer les chercheurs et m’inspirer de leurs travaux en cours pour créer un ensemble de 18 très grands vases en porcelaine ornés de dessins (2m de hauteur et 70cm de diamètre). Ces vases représentent pour moi le réceptacle emblématique de l’eau, l’eau indispensable à la vie, qui peut être d’un côté purificatrice et régénératrice lorsqu’elle est pure et saine mais aussi source de dangers lorsqu’elle est polluée, contaminée. Dans un second temps, je me propose de réaliser des sculptures en partant de l’idée et des modèles de cellules infectées et de quelques virus ; je les transformerai ainsi en œuvres d’art par le biais de nouvelles techniques d’impression en 3D qui s’accorderont avec le caractère novateur de la démarche des chercheurs. Surdimensionnées de sorte à transcender le réel, ces formes ainsi mutées seront disposées sur une grande table de laboratoire pour encourager et célébrer le courage, l’énergie et la beauté de la recherche.

 

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de l’interview. Nous vous gardons de belles surprises !

 

 

En savoir plus :

Si vous n’avez pas eu l’occasion de découvrir son exposition pour le prix Marcel Duchamp au Musée Beaubourg, il est encore temps ! Vous avez jusqu’au 30 janvier.

 

COMMENTAIRES

  • light

    RÉPONDRE

    tu fais un taf superbe. vive lAfrique en mouvement!

    3 mars 2017

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